Chroniques

« Yah et Môni » de Charles Nokan :

De son vivant, le poète pleure t-il sa mort ? Cette œuvre poétique de Charles Nokan trouverait toute sa puissance acoustique dans une déclamation originale accompagnée d’une mélodie langoureuse d’une guitare aux sonorités mélancoliques. Le poète conduit l’homme à un voyage intérieur, une introspection et une sainte méditation païenne: une méditation qui refuse le vêtement monastique du dogmatisme, de croyance religieuse et fondamentalisme quelconque… Le poète confronte l’être avec lui-même pour un dialogue avec lui-même. Les mots sont choisis avec précaution et avec l’art de soulever un ouragan d’émotion épileptique dans l’âme du lecteur. La poésie de Charles Nokan invite l’homme à enlever ses lunettes artificielles qu’il abhorre pour que ses pupilles affrontent le regard agressif du soleil d’été dans toute son érection herculéenne. La poésie de Charles Nokan n’est pas cette poésie encenseuse de la vie qui fait ce tri discriminatoire et vicieux de collecter uniquement que les pétales des roses en carbonisant ses épines. Le poète présente les réalités de l’homme qu’il refuse de voir, un mystère de son existence qu’il choisit de rendre tabou : la mort. Le poète exhume ce tabou et le présente au lecteur comme serpent d’airain. Alors découvrons la nomenclature de ce livre divisé en 4 textes :Yah et Môni, les odeurs de l’existence, le lavage de la vie, le testament. Dans le premier texte, il s’agit de quatrains rimés dans la plupart des strophes qui offrent une musicalité merveilleuse. L’auteur parle de l’amour avec un ton tragique. C’est une sorte de jardin d’Eden où l’existence de Yah et Môni sont baptisés d’une grande paix dont ils jouissent intensément. Un paysage lumineux où le bonheur règne en dictature suprême. Mais viendra la faute de Môni qui engendrera l’effondrement de ce paradis d’Eden. Et le poète de faire comprendre au lecteur que dans ce monde soumis aux lois de l’espace et du temps, rien n’est éternel même les belles choses (page 15): Naître un jour, Grandir, Souffrir Et mourir. Le début Sait le but Mais vient enfin Hélas, La fin. Dans le deuxième texte intitulé « Les odeurs de la vie », l’auteur pose le problème existentialiste en présentant la dualité de la vie et de la mort, ce que Jean Marie Adiaffi a exprimé par la coexistence des contraires à travers la symbolique des jumeaux appelés N’Da kpa et N’Da tê. Il peint la fragilité de l’homme, la vanité de la vie. Sa poésie est une chanson dont les couplets se composent avec de différentes expressions, tout en conservant la fidélité de l’idée ; et revient le refrain récurrent : le cycle de la naissance caractérisée par l’insouciance, la croissance caractérisée par la jouissance, la maturité caractérisée par les maladies inhérentes à la vieillesse, et le déclin caractérisé par la mort et la décomposition matérielle de l’homme et sa disparition totale dans le néant (page 40): Jeune, il aimait L’air du matin, la Beauté du jour, La splendeur de la nuit avec son Ciel étoilé et luné. Maintenant que la Vieillesse va l’empoigner, Il redoute son effondrement. Chaque heure l’use ; il Sent la mort s’avancer vers lui… C’est dans ce cycle que s’inscrivent tout être vivant et toute matière dans ce monde soumis aux lois de l’espace et du temps. La présentation de ce cycle, rappelle aussi celui que décrit le philosophe Nietzsche dans son œuvre « Ainsi parlait Zarathoustra » : il présentait les différentes métamorphoses de l’esprit de l’homme : « Il devient un chameau, ensuite un lion et enfin un enfant ». Les termes utilisés par l’auteur peuvent sembler d’une cruauté effrayante. Certains pourront le juger de rabat-joie, d’autres funeste et pessimiste. Pour le comprendre, il faut savoir que le poète a une conception matérialiste et marxiste de la vie. Contrairement aux courants religieux, le poète s’exprime en tant que philosophe dans la logique existentialiste en parlant de ce dont il a une expérience et ce dont il expérimente ; car nul vivant n’a l’expérience de la mort pour parler d’une éventuelle vie après la mort. Le poète a un néologisme qui revient fréquemment dans ses vers : « mindilèiser » qui semble être une expression dans sa langue maternelle « le baoulé » pour parler de « la jouissance à tombeau ouvert de la vie ». Son troisième texte est une poésie engagée. Manfè est le personnage de ce texte et ce nom veut dire de manière littérale « Je suis fatigué ». Manfè est fatigué de la gestion de la cité par les politiciens véreux qui piétinent les libertés des peuples. De là naît l’engagement révolutionnaire de Manfè qui est réprimé par ses adversaires qui détournent tous ses amis de lutte. Manfè se retrouve seul et emprisonné dans cette solitude, mais continue la lutte : la lutte infatigable de Manfê. Ce texte parle de l’essence du poète en tant qu’idéaliste qui a ce sacerdoce de « ne dominer le peuple mais d’être son rythme et son cœur ; de n’être à la tête du peuple, mais d’être son rythme et son cœur ; de ne paître les terres mais comme le grain de millet de pourrir dans la terre ; » comme le disait Senghor. Son dernier texte « testament » est le testament du poète qu’il partage avec ses bienaimés sur un ton lyrique (page 118) : Camarades, amis frères et sœurs, Vous qui vivez encore Ne pleurez pas sur moi Qui m’en suis allé Car je n’entends ni ne vois… Votre pitié ne peut Servir aux trépassés…