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Chronique sur le livre de « Douk Saga ou l’histoire interdite

du coupé-décalé » De la gloire au déclin ! La musique et la littérature font partie de la grande famille de la culture. Quand la littérature sert la musique, cela donne cette conjugaison qu’a choisi Usher Aliman pour nous produire une œuvre fascinante sur la vie l’origine du coupé-décalé et la vie de ses créateurs. Un livre sur le coupé-décalé ? Une biographie sur un artiste ? La dernière fois que j’avais vu œuvre de ce genre, c’était celle écrite par le journaliste Léon Lébry Francis sur la vie de François Lougah François. Celui dont il s’agit aujourd’hui est un livre sur l’origine du coupé-décalé et la vie de ses créateurs dont Douk Saga. Il y a bien sur des similitudes tant sur le style d’écriture que sur la vie de ces deux artistes (François Lougah et Douk Saga) qui ont connu des moments de gloire avec un style de vie dispendieux et une passion boulimique pour le luxe, mais malheureusement, une fin peu glorieuse. Usher Aliman est journaliste (il exerce depuis une douzaine d’année dans magazine people dont il est le Secrétaire général de la rédaction). Il a donc l’habitude d’écrire sur les célébrités du monde du show biz. Pour ce livre, il a réalisé plusieurs interviews des créateurs du coupé-décalé, mené des enquêtes sur les acteurs et concepteurs de ce concept pendant plusieurs années. Aujourd’hui, il a souhaité publier le fruit de ses enquêtes afin de le partager avec tous. Le coupé- décalé s’inscrit dans l’identité culturelle ivoirienne, c’est notre patrimoine. Un livre sur son origine, ses motivations, ses acteurs, ses perspectives sont indispensables pour l’histoire. Pour ce livre, Usher Aliman est allé à la source de l’information et a interrogé des personnes ressources comme Douk Saga, Le Molare, Lino Versace, Serge Defallet. Il a mené une enquête sérieuse et a fait l’effort d’être le plus objectif possible. On s’attend en ouvrant le livre à une histoire sur l’origine de Stéphane Doukouré dit Douk Saga pour être dans la logique du titre de l’œuvre, mais ce n’est pas le cas. L’auteur aborde un bref chapitre sur sa mort, les conflits internes dans la Jet-set pendant les obsèques qui ont valu l’humiliation et presque le lynchage de Molare … Ensuite il consacre les 5 chapitres suivants à la vie de Maury Féré dit « Le Molare ». C’est après qu’on comprend que ce choix se justifie dans la mesure où la cause du conflit est une guerre de leadership au sein la Jet-set. Des chapitres II au chapitre V, l’auteur nous parle de l’adolescence de Maury Féré qui deviendra plus tard « Le Molare ». Ses crises d’adolescence, de son départ en France. Il y retrouve des amis Ivoiriens qu’il fréquente et qui partagent les mêmes passions et habitudes que lui. Ces derniers ont réussi à s’identifier parmi les autres nationalités, en créant leur propre style vestimentaires. A la page 37 : « A Paris on reconnaît désormais les membres du groupe à leurs fringues griffées et toujours prêt du corps. A leurs poches toujours bourrées de liasses d’euros. A leur lunettes noires et au champagne qui coule à flot sur leur table en boîte de nuit et au maquis. Pour les déplacements à Paris chaque membre de la bande loue au moins une voiture de luxe… » : il s’agit de Maury Féré (Le Molare), Richard Koudougnon (Boro sanguy), Siaka Kourouma (Chacoule le bachelor), Souleymane Koné (Solo Beton) , Alain Yoro (Lino Versace), Serge Phallet (Serge 2Phallet), Abdul Bamba (Abdul de Bamba), Lassina Bamba (Las des As), Bedel Atsé (Bedel Patassé). Ce sont eux les premiers créateurs concept coupé-décalé. Douk Saga ne viendra que plus tard. L’auteur commence à parler de la vie de Douk Saga à partir du chapitre XII jusqu’au chapitre XXII : sa naissance, sa famille, sa vie scolaire, ses amitiés, son éducation, départ en France, son intégration difficile en France, ses activités, le déclic de la musique, le succès, sa vie amoureuse, sa maladie et sa mort. Le leadership de Douk Saga s’impose progressivement bien qu’étant l’un des derniers arrivés dans la Jet-set. Sa forte personnalité et son égo lui permettent de s’imposer. Le style d’écriture est simple et accessible, l’auteur a souvent recours au champ lexical du concept coupé- décalé avec les explications dans les annotations. Les titres de certains chapitres de ce livre sont les citations de Douk Saga lors de ses prestations. Ce livre se lit facilement et quand on commence à le lire, on n’a aucune envie d’être dérangé. Le coupé-décalé apparaît dans un contexte de crise politique, militaire, économique et social en Côte d’Ivoire où les valeurs que nous cultivions ont été frénétiquement secouées. Des jeunes s’identifient à Douk Saga et adhèrent spontanément à son concept. La réussite facile, le m’as-tu-vu, l’exhibitionnisme matériel prêché objectivement et subjectivement dans les chansons et habitudes de cet artiste ont motivés les jeunes à un mimétisme sans borne. Le « travaillement » qui consiste pour les membres de la Jet-set à distribuer des billets de banque en quantité lors de la prestation d’artistes pour en tirer une certaine vanité et gloire, a certainement poussé certains jeunes à rechercher l’argent facile pour briller eux aussi en société. Et dans cette recherche de gain facile nombre d’entre eux se sont tournés vers le « broutage » . Les conséquences de ce phénomène sont connues : vol, assassinat pour extraire des organes afin de réaliser des sacrifices humains, insécurité, phénomène des « microbes » etc. Ce livre est un miroir qui devra permettre aux jeunes de réaliser une introspection personnelle et sociale, d’évaluer les déviations collectives et d’éviter la répétition des erreurs du passé : tel est l’utilité de ce livre. In L’intelligent d’Abidjan N° 3415 du mardi 23 juin 2015