Chroniques

« Le Malheur de vivre » de Ndèye Fatou Kane :

le coup de foudre suicidaire ! La simple lecture de ce titre sans parcourir le contenu fait penser à une œuvre pleine d’encre pessimiste. «Le malheur de vivre » ! sans lire l’œuvre, plusieurs interrogations bouillonnent dans les méninges du lecteur que je me permettrai de citer : une volonté ostentatoire de suicide ? un regret de la vie ? Il y a dans ce titre un pessimisme envers la vie, l’expression d’une écharde qu’exprime l’auteure, une déception, une démission, un espoir amorphe, infirme, perclus et résigné. Il y a dans ce titre qu’a choisi l’auteure une autoflagellation, un aveu d’être vaincu, d’avoir été broyé par le bulldozer impassible et impitoyable du destin qui prend déjà aux premières lignes une coloration lugubre, sombre, un pessimisme qui s’autoproclame. L’auteure le dit à la page 17 du chapitre 2 : « Des forces invisibles contrôlent le jeu à notre insu. On les appelle le destin. Ce même destin peut se révéler fort cruel ». La page de couverture présente l’innocence d’un cœur brisé éparpillé en plusieurs tessons. Le choix des couleurs sont le blanc et le marron : l’innocence, la pureté, l’attitude candide contre celle de la corruption. La blancheur d’un cœur sanguinolent jusqu’à la coagulation. Cette couleur du rouge fané et profané, du rouge vif du sang qui prend par la suite la couleur marron exprime la course d’un cœur essoufflé qui se vide de vie jusqu’à expiration. Le récit porte sur l’histoire d’une jeune fille d’origine sénégalaise vivant en France : Sakina Ba, unique fille d’Amadou et Mariam Bâ. Ses parents sont des immigrés qui sont à l’abri du besoin par le biais de leurs activités commerciales. Sakina est une belle fille peuhl qui crève les yeux de tous par l’insolation caniculaire de sa beauté qui rend gloire aux racines du Fouta. Le couple Bâ, attaché à la poussière de sa terre, vient se ressourcer chaque mois d’août dans son pays d’origine avec leur fille unique . Avec ses cousines Salamata et Bousso, Sakina réalisait des sorties nocturnes à l’insu de leurs parents. Et c’est à l’occasion de l’une de ces fugues qu’elle rencontra Ousamne et ce fut le coup de foudre ! Depuis ce jour, Sakina affronta ses parents, ses cousines, ses études, ses principes pour réaliser son rêve d’être l’épouse d’Ousmane. Ce dernier est un campagnard venu à Dakar pour améliorer ses conditions de vie. Il trouva un employé de vigile dans une grande banque de Dakar. Avec ses maigres revenus, il était toujours bien habillé et avait la réputation d’un grand noceur de la capitale. La candide Sakina a offert son cœur sans résignation à un arriviste paresseux et tortionnaire qui transforma son utopie et ses rêves en un cauchemar infernal. Quand vous lirez le livre vous saurez les moindres détails de cette histoire captivante. Le récit de cette œuvre se déroule certes entre la France et le Sénégal mais la culture et la tradition Africaine occupent un espace boulimique. L’auteure montre par ce fait son attachement viscéral à ses origines. A la page 18, elle le confirme : « Amadou et Mariam Bâ restaient fort attachés à leurs origines sénégalaises, et surtout Halpulaar… Ils mettaient un point d’honneur à aller passer les vacances d’été au Sénégal. Et depuis la naissance de Sakina, ils y tenaient encore plus et en avaient fait une sacro-sainte tradition . Ils voulaient que celle-ci s’imprégnât au mieux de sa culture toucouleur » Elle décrit dans son récit les relations familiales et interpersonnelles en Afriques tissées de chaleur humaine balsamique qui font le bonheur quotidien des peuples. L’on peut lire de la page 56 à 57 : « Ce repos, en prélude à leur arrivée, fut de courte durée, car la présence d’Amadou à Bâydel n’était pas passée inaperçue. Les voisins convergeaient petit à petit vers la maison. Et ils amenaient, chacun un petit cadeau de bienvenue, le plus souvent d’ordre culinaire : calebasses emplies de couscous savoureux, bols de soupe, de riz, de sauce au mouton, de poisson séché, quartiers de boeuf grillé et de poulet, desserts savoureux…Comme un seul homme et uniquement mus par la velléité d’honorer l’illustre fils de Bâydel qui était de retour parmi eux, les villageois rivalisaient de générosité. La plupart d’entre eux, après les salutations d’usage et les souhaits de bienvenue, accompagnés de déférentes génuflexions et autres courbettes, se retirèrent, en promettant de revenir le lendemain. Les autres restèrent, sur injonction d’Amadou, qui souhaitait partager son souper avec ses congénères. » L’attitude d’Ousmane donne à réfléchir sur la dignité d’un homme corrompu par ses objectifs d’arrivistes. L’homme est le protecteur de la femme, celui qui part chercher le pain quotidien pour nourrir dignement sa famille. Celui qui prend courageusement sa daba, affronte les intempéries, transcende les boursouflures et écorchures pustulentes de sa paume causées par le labeur. Ce n’est ni celui qui s’accoutume à une vie facile, ni celui profite de la situation sociale de ses beaux-parents et se mue en bourreaux pour son épouse. La peinture de la vie de Sakina est très tragique avec une somme de souffrances douloureuses. Ndèye Fatou Kane décrit la force des attentes de ce personnage principal contre un retour muet, ses prières ardentes contre des réponses bredouilles, un exaucement édenté. Un espoir défriché et crucifié. Il y a dans la description de sa vie l’expression d’un essoufflement, un manque d’oxygène, une insuffisance d’énergie quand à gravir la montagne Himalaya du bonheur. « Le malheur de vivre » de Sakina se voit à travers le port de sa croix. L’hypersensibilité de son cœur si fragile qui reçoit un déluge d’épines et de ronces en étreinte. La récolte prodigieuse de l’ivraie dans son champs d’espoir après la semence laborieuse de graines qui portent les prières les plus ardentes de productivité .Une lampe borgne qui brille de son instinction comateuse. N’Dèye Fatou Kane a un style d’écriture simple et peuplé d’expressions de sa langue maternelle. L’on sent dans son style l’influence de celui d’Amadou Kourouma. Cette manière d’écrire situe le lecteur dans la découverte d’une richesse culturelle que l’auteur partage avec passion dans cette secrète communion avec ses lecteurs. C’est le style qui convient à notre auteure pour présenter l’expérience d’une relation amoureuse où les amants, influencés par leur histoire ont des attentes différentes. Ce bonheur et les pétales de rose que devrait nous apporter l’amour charrie de manière contradictoire le plus souvent les épines vénéneuses que nous portons comme écharde et qui font notre « malheur de vivre ». L’auteure montre comment un amour trop passionné mal éclairé peut déstabiliser les piliers de sa vie.