Chroniques

« L’enfant aux cheveux de karité » de Agnès Fieux :

Sur les traces du cordon ombilical L’on a coutume de dire que les paroles s’envolent et que les écrits restent. Quand le temps impatient emporte tout dans son élan empressé et irréversible puis corrompt tout sur son passage, comment recueillir dans sa besace les souvenirs qui nous sont chers et les immortaliser ? La culture de l’oralité qui caractérise l’Afrique rappelle la transmission de l’histoire de sa généalogie à la postérité la nuit autour du feu, par des contes, légende etc que racontaient les parents, grands parents, griots … L’oralité n’est pas défunte, elle demeure l’encre dans laquelle l’écriture trempe sa plume. Elle demeure la source qui permet la vie et l’immortalité de notre culture, notre histoire etc.. Agnès Fieux écrivaine Française qui a du sang baoulé dans ses veines a eu recours à cette oralité pour immortaliser par l’écriture l’histoire de sa généalogie. Cette histoire qui parle de son patrimoine identitaire qu’elle laisse comme héritage à sa postérité : un repère indispensable. C’est ce qu’elle partage dans cette œuvre. Devant tant d’interrogations sur ses racines, l’auteure dépoussière le passé pour exhumer de leur sépulture les réponses à ces questions. Le titre de cette œuvre porte de manière évidente les projecteurs sur un personnage cher à l’auteur qu’elle souhaite faire connaître. Elle identifie ce personnage aux racines africaines car le karité est un arbre des savanes de l’Afrique de l’Ouest. Le beurre de Karité a plusieurs vertus. Il conserve et rend beaux les cheveux. Il est utilisé pour la peau et d’autres finalités thérapeutiques. La lecture de l’œuvre permet d’identifier progressivement ce personnage que l’auteur souhaite faire retenir au lecteur. L’auteure situe le récit dans un contexte colonial où les populations africaines dominées par le colon étaient contraintes au mutisme, à la servitude, aux pires tortures et à l’extrême exploitation. Certains Français étaient affectés dans les colonies, d’autre par contre souhaitaient cette expérience aventurière dans cette Afrique de Malaria. Ferrand faisait partie de cette dernière catégorie de colons. Contrairement à ses collaborateurs impitoyables, racistes et dominés par un égo surdimensionné, Ferrand était différent et très humain. Si ces belles filles africaines étaient juste utilisées pour satisfaire la libido des colons et jetés au rebut puis leurs rejetons excommuniés dans un foyer de métis, Ferrand a agissait différemment. Il a respecté Affoué à qui les parents avaient donné une bonne éducation selon la tradition Baoulé et souhaitaient un époux vertueux qui fera son bonheur. Affoué était la seule compagne de Ferrand, il la chérissait, la valorisait, il se déplaçait avec elle dans les différentes villes où il était affecté ; lorsque Affoué était enceinte, Ferrand a été responsable, il a reconnu l’enfant, à fait établir son extrait de naissance contrairement aux conseils de ses compatriotes, il se promenait fièrement avec son fils Jean, il avait des projets pour l’éducation et la scolarisation de son fils en France. Il était différent des autres colons. A la page 59, l’auteure dit ceci : « Le mutisme de ces hommes ne traduisait pas leur embarras au discours de Taubourg, c’était le silence qui enveloppait les évidences, les leurs aux confins reculés de la colonie, loin de leurs familles, de leurs femmes. L’alcool et les filles nubiles pour satisfaire leurs besoins hygiéniques, ça les aidait à se maintenir en vie. Cette situation était favorisée par l’administration coloniale, c’était là un moyen de maintenir le moral de ses troupes comme d’éviter des exactions. Les langues se déliant, Ferrand découvrit que chacun d’eux était père d’au moins un métis, souvent de plusieurs. Des enfants qu’ils évoquaient sans même les nommer, leur existence étant du ressort de la péripétie de la vie plutôt qu’une réalité. En quittant le village pour rejoindre définitivement la métropole, ils auraient déjà tout oublié de ces enfants et de leurs mères ». Agnès Fieux accorde une grande partie de son récit à la description détaillée de la nature, de l’environnement, des différentes cultures ivoiriennes, des us et coutumes. C’est dans cette description que se dégage la force poétique de l’auteure et la fertilité de son imagination qui dévoile son viscéral amour pour sa terre Ivoirienne. La vie des différents peuples qu’elle décrit est paradisiaque. Des peuples qui ne fondent pas leur bonheur sur la dépendance de l’accumulation de l’avoir des biens matériels. Des peuples qui vivent simplement dans la paix, la qualité de vie, la solidarité, loin des influences capitalistes et de leurs conséquences désastreuses. Elle donne envie au lecteur de faire l’expérience de cette vie exotique différente de la vie urbaine faite de stress. Un extrait de la page 18 : « Leur toilette faite avant que le jour soit sorti du sommeil, les femmes s’affairaient déjà à nettoyer le devant des cases, chassant les poules d’un coup de balai distrait. Elles mâchaient leur cure-dent pour que les premiers mots qui allaient sortir de leur bouche soient aussi propres que leur visage. Sa mère, Yoboué, lui dit d’aller au marigot avant que l’eau soit trop chaude et Affoué emprunta rapidement le sentier qui descendait vers l’eau libératrice, celle qui donnait à boire, permettait de se laver, de faire la cuisine et la lessive. D’après Bénian, le fils du chef, il y avait des endroits où l’eau était plus grande que ce que son oeil pouvait voir. Loin, très loin de Matiakro, son petit village du pays baoulé, à des dizaines de journées de marche, il y avait un endroit qui touchait cette eau immense. Et sur l’eau, des bateaux si grands qu’elle ne pouvait les imaginer, comme une armée de pirogues … » Le choix des mots et des belles expressions d’Agnès Fieux conduisent le lecteur à une exploration touristique de la Côte d’Ivoire dans toutes ses régions, dans le cœur des différentes cultures qui particularisent chaque peuple. La grande majorité des lecteurs ivoiriens découvriront dans la lecture de cette œuvre, les limites de leur culture sur leur propre pays car l’auteur présente dans un style dithyrambique des pépites d’informations d’une rareté étonnante : une véritable archéologie culturelle. Dans son œuvre, l’auteure ajoute des illustrations (photos) sur les édifices coloniaux et certaines personnes probablement membre de sa famille. Il n’y a ni annotation ni légende pour préciser l’identité de ces personnes et nommer les sites. Ces illustrations se situent en fin de chaque chapitre et vivifient le récit. Ce que l’on peut reprocher à l’auteure c’est de laisser le lecteur sur ses faims quand elle ne décrit pas la vie du petit Jean en France. Comment est-il arrivé en France ? Comment fut son trajet ? Fut-il accepté par ses parents blancs ? Comment s’est passé son adaptation ? Fut-il victime de racisme ? Quel fut sa relation avec sa mère Affoué qu’il a laissée dans son village en Afrique ? … L’auteure a accoutumé le lecteur à un récit détaillé. Pendant que la curiosité du lecteur s’impatiente à avoir des réponses sur toutes ces questions précitées, la rupture que fait l’auteure sur le récit est brutale. Il y a aussi la mort trop brusque de Louis Ferrand et Affoué sans avoir d’informations sur la suite de leur belle relation amoureuse dont l’auteur a fait une description si poétique. L’on sent un essoufflement de l’inspiration de l’auteure et un manque d’informations sur certains sujets. En somme, cette œuvre a un intérêt historique, sociologique, psychologique et une cible plurielle : les habitants de la Côte d’Ivoire et ceux de la diaspora, les expatriés, ceux qui n’ont pas encore découvert la Côte d’Ivoire, tous ces Européens qui ont des origines Africaines etc.